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Le mensonge qui stupéfie l'Espagne

Barcelone, Envoyée spéciale
Elsa Guiol

Le Journal du Dimanche, Dimanche 22 mai 2005

Présidant la plus importante association espagnole de déportés, Enric Marco a, toute sa vie, raconté sa captivité au camp de Flossenbürg. II n'y a pourtant jamais mis les pieds

LA SCENE date du 29 janvier dernier. Pour la première fois, le Congrès des députés espagnols - l'équivalent de l'Assemblée nationale - rend hommage aux 10.000 républicains déportés dans les camps nazis. Ce jour-là, lui seul est invité à raconter cette histoire que l'Espagne a trop longtemps voulu oublier. A la tribune, stoïque face aux parlementaires, aux ministres et à l'ambassadeur d'Israël, il raconte : " Quand nous arrivions dans les camps de concentration, dans ces trains infects pour bétail, ils nous dénudaient, leurs chiens nous mordaient... " Au fil des mots, l'homme, 84 ans, la voix énergique, captive. Il y met la forme, le ton. La vice-présidente du Congrès ne retient pas ses larmes. Le moment est historique. Pas une seconde, l'auditoire d'Enric Marco n'imagine qu'il n'a jamais été déporté. Que lui, fer de lance de la lutte contre l'oubli, ment. Qu'il n'a jamais porté le matricule 6448.

Décoré de la plus haute distinction, la croix de Saint-Georges, Enric Marco est président de la plus importante association espagnole de déportés, l'Amicale de Mauthausen. Il a aussi été secrétaire général de la Confédération nationale du travail (CNT, anarchiste) à Barcelone. Une personnalité dont l'imposture a pris fin le 10 mai dernier. Car cette fois, devant les preuves produites par un historien madrilène, Marco n'a pu faire autrement que de passer aux aveux : il n'a jamais mis les pieds dans le camp de concentration de Flossenbürg, près de la frontière tchèque, comme il l'avait, pour la première fois; confié en 1978, dans un livre de témoignages. Certes il est bien allé en Allemagne... mais en 1941, comme travailleur volontaire dans le cadre des accords passés entre Franco et Hitler. La semaine dernière, le faux déporté a été exclu de son Amicale et sommé de restituer sa décoration. Il l'aurait déjà renvoyée par la poste.

Sa vie durant, Enric Marco a échafaudé son mensonge, l'affinant au fil des jours et des rencontres, allant même commémorer chaque année la libération du camp. "Il tombait dans les bras des anciens déportés comme s'il les connaissait depuis toujours, raconte un membre de l'Amicale. Franchement, on ne pouvait pas se douter. " Brillant orateur, doté d'un troublant charisme, selon ceux qui l'ont approché, l'imposteur a su fasciner l'Espagne entière, et en particulier la Catalogne où il est né.

Marié, père de deux jeunes filles, Marco a fait le tour des écoles de Barcelone, hanté les plateaux de télé, les studios des radios, livrant à chaque fois un récit vague, mais ponctué d'anecdotes qui le rendaient crédible.
 
Comme cette partie d'échecs avec un SS : " Si tu gagnes, je te libère ", lui aurait dit l'Allemand. Evidemment, il dit avoir gagné. Dans la rue, les passants le reconnaissent. A la veille des cérémonies du 60' anniversaire de la libération des camps, où, pour la première fois, le chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, se rendra, Enric Marco était au firmament.

"A chaque fois que j'essayais de lui en parler, il s'arrangeait pour parler d'autre chose", se souvient Neus Catala, 90 ans, résistante catalane, déportée en 1944 à Ravensbrück. "En revanche, il nous posait des questions. En fait, il utilisait tout ce qu'on lui racontait." Le choix de
Flossenbürg n'est d'ailleurs pas dû au hasard. Le nombre d'Espagnols survivants y était très faible. " Et parce que je l'avais visité ", précise-t-il aujourd'hui.

Dans les livres d'histoire, la vie de Marco se résume, au plus, à une dizaine de lignes : " Il n'a pas suivi le chemin de l'exil en 1939, mais le travail clandestin en tant que syndicaliste à la CNT, jusqu'au moment où il a été obligé de fuir en France, en 1941. Arrêté par la Gestapo à Marseille, il est transféré à Metz et à Kiel... " (*) Marco profite pendant longtemps de l'amnésie collective. Personne ne pense même à lui rappeler qu'en 1941, Marseille était encore en zone libre. "Je n'ai pas de réponse a cela. J'ai cru ce qu'il disait, ou qu'il confondait avec la police française ", répond, gênée, l'historienne Rosa Toran.

Pendant les années de la dictature franquiste, l'Espagne est restée sourde aux horreurs vécues par ses compatriotes en Allemagne. Le pays voulait oublier. L'histoire des Espagnols déportés n'a pas été intégrée clans l'histoire espagnole, elle a été mise de côté. Après, il a été très difficile de retrouver la mémoire. Il y a eu très peu de recherches sur le sujet ", confirme Josep Mario Muñoz, directeur de publication de L'Avenç, une revue catalane d'histoire qui, pour la première fois, consacre ce mois-ci un numéro aux camps nazis, où figure d'ailleurs un texte d'Enric Marco. " Même les manuels scolaires n'abordent que très succinctement cette péri-ode ", regrette Llibert Tarrago, fils d'un déporté à Mauthausen. Méconnaissance générale donc, et peut-être même naïveté. Ainsi aucun papier n'a été demandé à Enric Marco pour lui accorder sa décoration et son statut de déporté.

Alors pourquoi ? Pourquoi cet homme s'est-il inventé un tel passé ? La honte d'avoir travaillé pour les for-ces du IIIe Reich ? Un besoin de notoriété ? Marco admet juste n'avoir pas trouvé d'autre idée pour attirer l'attention. " La fin justifie les moyens, ose-t-il proclamer. Je n'ai jamais raconté que des histoires vraies, même si ce n'est pas moi qui les ai vécues. Sans mon auréole de déporté, on ne m'aurait pas écouté.

Certains dans son entourage doutaient pourtant. "Mais sans preuve, on ne pouvait rien faire", regrette Mariano Constante, survivant du camp de Mauthausen. Lui est allé ces dernières années interroger des rescapés français de Flossenbürg. " Personne ne le connaissait, mais ce n'était pas assez pour prouver la supercherie." Il faudra l'obstination de l'historien Benito Bermejo, intrigué par le récit de Marco, pour trouver, dans les archives espagnoles du ministère des Affaires étrangères Ia preuve de son mensonge. Un papier affirmant qu'il était parti en Allemagne comme "travailleur civil". "Il n'y avait plus de doute", dit Bermejo, qui diffuse la nouvelle début mai. Marco, alors présent en Autriche pour les commémorations du 8 mai à Mauthausen, est prié par son Amicale de rentrer d'urgence.

Depuis l'annonce de la nouvelle, l'Espagne cherche à comprendre. Enrique Urraca, neveu de déporté, était le secrétaire de Marco. " A la mort de mon oncle, il y a deux ans, j'ai reporté toute mon affection sur cet homme. " C'est lui qui, début mai, transmettra à la direction de l'Amicale la preuve fournie par l'historien. " Je n'en ai pas dormi, je ne savais pas ce que je devais faire. " Aujourd'hui. Enrique dit ne plus savoir ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Marco. Même sa date de naissance, on n'en est plus sûrs. Ni même son passage à la CNT. En fait on ne sait plus rien de lui. "

Chaque semaine, Enrique continue de donner des conférences, raconte la vie des déportés espagnols. "Pour que l'histoire ne soit pas faite de pages blanches. " Quant à Enric Marco. il reste terré chez lui, à l'extérieur de Barcelone, et se dit " très fatigué ". Déjà, il pense écrire un livre sur son histoire. Mais laquelle?

(*) Les Camps de concentration nazis, paroles contre l'oubli, de Rosa Toran, 2005


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